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Je suis née le 7 décembre 1928 dans le
9e rang de Saint- Dominique. Je suis l'aînée des 7 enfants de
Lucien Cordeau et de Blanche Adam.
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Dans les années trente mes
parents sont venus pendant quelques temps tenter leur chance à Montréal.
Ils ont vécu rue Fabre.
La famille de Raoul Adam, le frère
de Blanche, les accompagnait car Raoul venait de perdre sa terre.
Les temps étaient durs, nous étions
en pleine dépression économique.
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Mon premier souvenir remonte à l’âge
de 6 ans alors que nous habitions le village de Saint-Dominique. C’était en
1935 et Lucien conduisait fièrement un camion Ford rouge de l'année. Je l'en
croyais propriétaire. Remettant un jour cette croyance enfantine en question,
j’ai pensé que Hermina, la mère de Blanche, en avait peut-être financé
l'achat. Le camion a disparu peu après.
Je me souviens que Lucien avait perdu ses élections et par le fait même les
contrats que son député distribuait. Je revois ma mère pleurer en lavant le
plancher de la grande salle qui constituait la partie avant de la maison.
Les camionneurs qui avaient gagné leurs
élections klaxonnaient en interpellant notre père qui rongeait son frein assis
sur la galerie. Pour éviter la misère, Blanche a pris l'initiative d'ouvrir un
petit dépanneur dans la partie de la grande salle qui était à droite de la
porte d'entrée. La cuisine - salle à manger était à gauche. Deux chambres à
coucher complétaient le rez-de-chaussée. L’étage supérieur ne comportait
aucune division.
M. Loiselle, le seul marchand du
village, avait généreusement donné le comptoir de service qui séparait la
fonction commerciale de l’espace privé. Des grossistes nous livraient à crédit
des caisses de biscuits et nous les revendions à la livre. Nous vendions aussi
des liqueurs gazeuses dont de gros KIK et des cigarettes CAPORAL - leur
enveloppe était ornée d'une jolie fille costumée court.
J'aimais beaucoup m'occuper du dépanneur.
Mes parents m'en laissaient même la charge certains dimanches alors que la
famille visitait la parenté de Saint-Valérien. Un voisin charitable, monsieur
Tétreault, prêtait son auto.
Lucien aura plus tard un travail régulier
comme camionneur à la carrière de pierre de Camille Mercure. Cet emploi
semblait lui convenir et il l’a conservé jusqu'à sa mort à l'âge de 69
ans. Ses poumons étaient endommagés de poussière de pierre mais c'est le
cancer du pancréas qui l'a emporté.
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Notre père nous amenait à
l'occasion faire un "voyage" de pierres concassées.
La tradition a continuée.
On voit ici Lucien avec les trois
enfants de Françoise ; Hélène et les jumeaux Jacques et Guy.
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Je me souviens être allée à Saint-Jean-Baptiste près de Saint-Hilaire. Ce
fut le premier des nombreux voyages que je ferai plus tard, tant pour mon
travail que pour mon plaisir. Les sorties en camion étaient l'occasion de se
voir offrir par notre père un cornet de crème glacée. Notre mère en faisait
autant lorsque nous l'accompagnions dans son magasinage à Saint-Hyacinthe.
La plaisanterie favorite de Lucien était
de déclarer qu'en faisant ses achats sa femme économisait plus qu'elle ne dépensait.
Il souriait alors, la langue pointant dans la joue, comme il faisait quand il
avait réussi un bon coup.
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Mes grands-parents avaient pris
leur retraite au village de St-Dominique.
Ils sont photographiés dans la
cuisine de leur logis.
On les voyait souvent à la maison
car ils aimaient jouer au parchési.
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Le parchési était la distraction favorite de la famille. Mon grand-père et
mon père possédaient chacun un jeu dont ils avaient dessiné le parcours sur
un panneau de bois. On traçait aussi un jeu sur l'envers de la nappe plastifiée
de la table de la cuisine. Les seize boutons étaient taillés dans des bobines
de fil vides et elles étaient peintes par quatre dans des couleurs différentes. Mon
père Lucien était tellement passionné par ce jeu que je l'ai vu un jour jeter
au feu un dé parce qu'il n'obtenait pas la face cinq qui est nécessaire pour
partir chacun des boutons.
Mon frère Germain a hérité du jeu de
notre père et mes fils lui disputent volontiers une partie lors des réunions
de famille. J'ai récemment moi-même dessiné un jeu sur un grand carton et
j’essaye d'y intéresser mes petits-enfants.
La maison où nous avons eu le dépanneur
appartenait à Victor, un vieux garçon qui avait un penchant pour les petites
filles. Nous sommes ensuite déménagés de l'autre côté de la rue, nous étions
alors voisins de la ferme des Deslandes, une famille prospère dont Jeannette,
l'avant-dernière était de mon âge.
La beurrerie Casavant était tout près,
en direction de l'église. Le samedi matin nous allions ma sœur Françoise et
moi y emballer des livres de beurre. C'était plutôt un jeu. Nous étions très
fières de notre habilité et nous recevions en plus quelques sous que nous étions
heureuses de remettre à notre mère. Notre frère Germain a continué la
tradition et il m'assure qu'il était aussi habile que nous.
Nous avions quelques poupées, un
service à thé en métal, des toupies, des casse-tête etc. Le jeu le plus
populaire était le « pégué » : un long bâton servait à lancer le plus
loin possible un petit bâton déposé sur le sol.
Pour la messe du dimanche Blanche se coiffait à l'aide d'un fer à friser
qu'elle chauffait sur le poêle de la cuisine. Les femmes devaient alors porter
des chapeaux à l'église et des manches longues : nous avions des rallonges
retenues par des élastiques pour couvrir nos manches courtes. Il était
d'usage, lorsqu'on portait une "robe de toilette", de compléter la
tenue avec des gants et un sac à main.
Nos bas étaient de coton et nous les raccommodions - les bas de fil étaient
plus minces et plus chers. Les bas de nylon sont apparus après la guerre de
1945 - dans les années de mon adolescence. Les bas avaient une couture en arrière
et comme il n'était pas bien vu d'aller jambe nue nous tracions une ligne au
crayon en arrière de nos jambes nues pour imiter des bas. Les femmes ne
portaient pas de pantalon. Il nous aurait paru aussi inconvenant de voir une
femme en pantalon que nous le serions aujourd'hui de voir un homme en jupe.
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De plus, le port du corset à
baleines faisait partie de l'habillement des femmes. Je me souviens que ma
mère m'avait conduite chez une corsetière pour m'en faire ajuster un.
Des lacets permettaient de serrer la taille et des jarretelles servaient
à attacher les bas. Après quelque mois d'usure les baleines perçaient
vers le haut et elles nous entraient dans les seins.
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Après la découverte du latex les gaines sont devenues plus souples mais elles
se repliaient à la taille : nous en avions la peau toute marquée en l'enlevant
le soir. Quelle libération se fut de ne porter que des jarretelles même si
nous étions malheureuses de laisser voir nos bourrelets ! On s'est mis à la
gymnastique suédoise pour les réduire. Puis à la diète !
Le papier était précieux. Nous découpions les journaux pour les utiliser
comme papier hygiénique. À l'école nous écrivions sur des ardoises pour économiser
les cahiers et à la maison nous avions des tablettes magiques pour dessiner –
en relevant la feuille du dessous le dessin s’effaçait.
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Les vêtements étaient de
fabrication domestique, sauf pour les costumes masculins. L'habit de noces
de ces messieurs durait souvent d'ailleurs jusqu'à la tombe car il n'était
porté que pour la messe du dimanche.
Les retailles de couture servaient
à confectionner des couvre-lits piqués. Les tissus plus épais étaient
découpés et tressés pour en faire des couvre-planchers.
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Mon meilleur souvenir d'enfance est
d'entendre ma mère fredonner en travaillant. C'était assez rare. Elle était
souvent alitée avec des maux de tête. Elle nous demandait alors de lui
apporter une serviette humide pour se rafraîchir et aussi de lui trancher une
pomme de terre qu'elle insérait dans la serviette pour en conserver l'humidité.
Ma mère disait aussi avoir de la
difficulté à avaler de la nourriture sèche comme si elle risquait d'étouffer.
Toujours un peu souffrante et dépressive elle vivra jusqu’à l’âge de 83
ans. Sa sœur Laure atteindra l’âge de 95 ans; leur mère était pour sa part
décédée à 87 ans.
Lucien chantait plus volontiers. Et j'en redemandais. Je lui disais combien je
lui trouvais une belle voix ; il s'en défendait. J'aimais l'entendre chanter
les ¨kyrie¨ et ¨credo¨ de la messe en grégorien. Comme chanson, je n'ai
retenu que celle du "petit nègre" et une autre que ma mère chantant.
J’ai reproduit les deux chansons dans la section Chansons.
Des frères et sœurs plus jeunes
accaparaient les genoux de notre père. J'avais ma revanche lorsqu'il s'étendait
par terre ou lorsqu'il faisait le cheval. J'avais alors l'avantage pour grimper
sur son dos.
Il y avait peu d'enfants au village. Nous étions entourés de vieux couples qui
avaient cédé leur ferme pour venir finir leurs jours près de l'église et du
médecin. J'avais comme seule compagne Jeannette Deslandes. Et comme garçons de
mon âge il n'y avait que Lucien Ménard le fils du boulanger - il est décédé
dans la trentaine paraît-il - et Charles-André Dubois le fils d'un riche
rentier qui est devenu architecte m'a-t-on dit. Nos parents ne se fréquentaient
pas.
Des connaissances venaient parfois "veiller" à l'improviste : il se
jouait quelques parties de 500 et on se racontait des histoires. Les enfants
prenaient alors place en haut de l'escalier pour écouter en évitant de se
faire remarquer.
Je me rends compte qu'en dehors de la
parenté mes parents ne rendaient pas les visites reçues. Je leur ressemble en
cela que je ne fréquente moi-même que la famille et Rose, une amie que j’ai
connue à Jonquière alors que je travaillais pour la Banque Provinciale.
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L'activité sociale principale du
village le soir venu était la réunion au bureau de poste. La salle était
bondée dès l’arrivée du postier qui était allé prendre le courrier
à la gare de Saint-Hyacinthe.
J'aimais m'y rendre même s’il était
extrêmement rare que je rapporte quelque chose. On ne recevait que les
Annales de Sainte-Anne et celles de Saint-Joseph.
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Nous ne pratiquions aucun sport. Nous n'avions ni patinoire l'hiver, ni terrain
de jeu l’été. Et seuls les garçons avaient des bicyclettes. Les filles en
jupe qui enfourchaient une bicyclette de gars n'étaient pas très élégantes.
De la guerre 39-45 je me souviens surtout des policiers "spotters" en
moto; ils étaient à la recherche des hommes qui se cachaient pour éviter d'être
enrôlés. Les cultivateurs étaient exemptés. Roger Adam - celui qui fut
garagiste à Saint-Hyacinthe - s’était mis à l’abri : je n'ai jamais su où
il était allé.
Certains produits étaient rationnés
: des coupons étaient nécessaires pour se procurer de l'essence, de la viande,
du beurre, du sucre et sans doute autres choses.
Nous n'avons eu l'électricité
qu'après la guerre. Je n'habitais déjà plus chez mes parents. Nous habitions
alors une grande maison, un duplex dont le puits était pollué par la vieille
huile que le garagiste voisin écoulait.
Nous nous approvisionnions en eau à
un robinet situé dans la cour arrière de notre autre voisin. Nous
transportions l'eau à la chaudière et pour boire nous y puisions avec une
tasse.
La vaisselle était lavée dans un
plat sur la table de la cuisine; on y agitait un pain de savon du pays pour
obtenir une mousse. La vaisselle, assiettes et tasses, étaient de granit écaillé,
et de couleurs diverses.
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Pour la lessive, l'eau était
chauffée dans un gros "boiler". La même eau servait à
plusieurs brassées ; d'abord le blanc, puis les couleurs et enfin le foncé.
Une cuve basculante qu'on
actionnait à l'aide d'un bras remuait les vêtements. Pour essorer le
linge nous le passions dans un "tordeur", un appareil formé
de deux rouleaux entre lesquels nous insérions le vêtement et que nous
actionnions à l’aide d’une manivelle. Nous aurons par la suite un modèle
fonctionnant à l’électricité.
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L'été nous utilisions une toilette
située dans la "shed". Pour la nuit un pot de chambre commun était
placé au pied de l'escalier menant aux chambres. Durant l'hiver un coin fermé
de la maison avait été prévu comme toilette ; notre père se chargeait
d'en vider la chaudière.
Les planchers étaient recouverts de prélarts bon marché qui s'usaient
rapidement. Celui du rez-de-chaussée était ciré chaque semaine à la cire
liquide pour lui redonner un peu de lustre.
Je ne me souviens pas avoir souffert
du froid même si l'hiver le poêle s'éteignait la nuit. Notre père qui se
levait tôt le rallumait. Et nous gardions nos vêtements sous nos couvertures
pour les garder chauds. L'humidité couvrait l'intérieur des fenêtres d'un
givre épais qui nous cachait partiellement la vue.
Le loyer du logis n'était que de quelques dollars par mois. Par ailleurs Lucien
ne devait pas gagner plus de 5 $ par semaine car mon premier emploi à la Banque
Nationale n’était que de 7 $ par semaine. Mais quand j’ai fait partie du flying
staff de la Banque Provinciale mon salaire était plus élevé et toutes mes
dépenses étaient payées. Je faisais des économies. Aussi j’ai pu prêter 2
000 $ à mes parents pour qu'ils achètent cette même maison. Le prix d’achat
était de 1 000 $, le reste de la somme a servi à faire des rénovations.
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La photo montre Françoise et
Fernande tirant André dans le traîneau. On voit un coin de notre maison et le
banc où notre père aimait s’asseoir. Après la mort de Lucien, Blanche
vendra la propriété à Raymond Adam, le fils de Valérien. Il habitait alors
la propriété dans la cour de laquelle nous allions précédemment prendre
notre eau. On la voit à gauche sur la photo. Raymond utilisera notre terrain
pour sa compagnie de camionnage après avoir fait transporter notre maison dans
la rue transversale qui longe le cimetière. Elle est identifiable en ce qu'elle
comporte deux logis attachés - une ouverture intérieure les reliait à l'époque
où nous l'habitions.
Des religieuses de la Communauté des Sœurs
de Saint-Joseph enseignaient les neuf années du cours primaire à
Saint-Dominique. Le couvent logeait cinq religieuses : trois enseignantes,
une ménagère et une supérieure. Chaque enseignante avait, dans une même
salle, la responsabilité de trois classes et la supérieure supervisait le
tout.
La supérieure dont je me souviens nous a en plus initiées à la couture, à la
broderie, à la confection d'objets en papier mâché etc. À l'occasion de Noël
elle avait fabriqué une magnifique crèche en utilisant une sorte de pâte salée.
Durant la récréation elle nous faisait jouer à la balle molle : pour nous
faciliter le jeu elle avait fait découper par un menuisier une batte plate et
assez large. Je ne garde que de bons souvenirs des religieuses que j'ai connues
: elles étaient capables et dévouées.
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Comme je suis née le 7 décembre
1928, j’avais une douzaine d’années lors de la photo ci-contre.
Le costume scolaire devait être de serge noir - jupe à plis et large
collerette. Un ruban cordé blanc était plié de façon à former un V en
avant et en arrière du buste. L’uniforme de semaine était un tablier
de satinette noir attaché dans le dos de façon à recouvrir entièrement
notre robe. Le tablier, tout comme le costume, étaient cousus à la
maison : ils n'étaient pas disponibles autrement.
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Lors de ma communion solennelle
j’avais refusé que ma mère m'achète des bas blancs. J'étais la seule du
groupe à porter ses bas noirs d'école avec sa robe blanche de communiante.
J'aimais bien l'école. Nous pouvions emprunter les livres de la bibliothèque
pour agrémenter nos fins de semaine ; le choix était mince mais c'était
toujours ça. À la fin de l'année scolaire, la salle de distribution des prix
était décorée de bouquets de pivoines. Ils fleurissent à la fin de juin :
pour moi leur odeur est encore synonyme de fin des classes et de vacances.
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Le couvent des religieuses donnait sur la rue ; les
classes étaient à l’arrière sur deux étages. Les jeunes élèves prenaient
place au rez-de-chaussée et les grandes au deuxième.
Le seul mauvais souvenir que je garde de mes études est de m’être fait
exclure des cours de chant parce que je faussais trop. J'étais la seule de l'école
à ne pas avoir d’"oreille". On me reprochait par contre de trop
jacasser. J'étais, et je suis encore, trop occupée à parler pour prendre le
temps d'écouter. Dans une tentative pour m'éduquer l'oreille, j'étudierai
plus tard la notation musicale en espérant pouvoir jouer de la flûte à bec
sans fausser.
Je me familiariserai aussi avec la musique dite classique, mais sans y prendre
vraiment plaisir. Seule la musique rock me touchera assez pour que je lui prête
"oreille". C'est le timbre de voix du chanteur qui vient d'abord me
chercher plus encore que les textes dont le sens laisse souvent à désirer. La
langue anglaise se prête mieux à ce genre musical que la langue française :
elle est plus "punchée". Et ce qui fait qu’elle laisse plus de
place à l'imagination alors que la langue française s’étale jusqu’à
l'ennui. J'aime entendre les rockers s'exprimer sans retenu, avec force même
comme poussant un cri primal. Un cri de révolte parfois. Des prises de
positions diverses aussi.
Notre mère n'aimait pas beaucoup
cuisiner. Surtout pas trois fois par jour. Pour souper nous n'avions souvent
qu'une bouillie au chocolat ; faut dire que nous l'aimions bien. Et s'il en
restait nous en faisions volontiers notre déjeuner du lendemain. Quelques
biscuits secs pouvaient l’accompagner du temps où nous avions le dépanneur.
Le lait était riche, aussi était-il plus nourrissant que celui d'aujourd'hui.
Un cultivateur, monsieur Cabana, nous le livrait dans des bouteilles qu'il
fallait laver et lui retourner.
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L'hiver on mangeait assez régulièrement
des galettes de farine de sarrasin ou encore des crêpes cuites dans un
bain de graisse, comme une friture. Lucien se chargeait de cuire les crêpes
car Blanche aurait mis moins épais de gras dans le poêlon et elle ne
l'aurait pas chauffé assez. Je fais moi-même la même erreur. Lucien
prenait aussi les choses en main quand venait le temps de cuire les
grands-pères dans le sirop : il ne fallait pas diluer le sirop d'érable.
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Lucien était plus gourmand que Blanche. Un dimanche que nous avions de la tarte
aux pommes il voulait l'arroser de crème épaisse et j'étais allée en acheter
chez monsieur Adelphe Dupont le cultivateur d'en face. Il était d'usage qu'après
avoir terminé le ménage du vendredi on cuise quelques tartes pour la fin de
semaine.
Des Dupont je me souviens d'une armoire à linge sentant la lavande. Malgré mes
recherches je n'ai jamais retrouvé cette même odeur : cette espèce de lavande
n'existe peut-être plus. La plus jeune de la famille Dupont était plus âgée
que moi et c'est elle qui s'était chargée de me conduire à l'école pour mes
premières journées.
Les Dupont possédaient un verger et
c'était une splendeur lorsqu'il fleurissait au printemps. Ils avaient aussi une
petite cabane à sucre dont je ne me souviens que de la difficulté de s'y
rendre dans la neige épaisse.
La viande la moins chère était le foie. Je me souviens qu'on le désignait
comme de la « forcure » et que j'étais gênée d'en demander au
boucher. On lui achetait aussi du boudin, de la saucisse et du bœuf haché.
Blanche faisait une fricassée sans viande avec des pommes de terre tranchées
et des oignons - du lait ou de la crème était ajouté en fin de cuisson. Je
n'ai jamais pu réussir cette fricassée comme elle : il doit me manquer un ingrédient.
Notre mère avait aussi une recette
de farce de poulet composée de riz et de céleri qui était très bonne. Je
l’ai copiée dans la section Notes de cuisine.
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Il arrivait à Lucien d'acheter
quelques "steaks" ou du fromage d'Oka. Il cuisait lui-même les
steaks car Blanche n'osait pas les saisir. Pour le fromage d'Oka, il
devait le garder dans la "shed" - hors de la glacière. C'était
un meuble à deux compartiments : un bloc de glace était déposé dans la
partie supérieure qui ouvrait par le dessus ; plus bas une porte
permettait d'y déposer les aliments. La glace nous était livrée régulièrement
mais il ne fallait pas oublier, sous peine de dégâts, de vider le réceptacle
sous le meuble où s’accumulait l’eau de la glace fondue.
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Le dimanche on avait parfois un rôti de porc avec des patates brunes pour le dîner.
Encore là c’était Lucien qui s’en chargeait. D’après ma sœur Françoise
il le cuisait directement sur le dessus de la cuisinière en le surveillant
bien.
Mais la coutume c'était surtout les fèves au lard du dimanche matin. Chaque
famille apportait son pot de fèves au boulanger le samedi soir pour qu'il les
cuise dans son four à pain. Nous devions identifier notre pot pour le reconnaître
le lendemain matin car ils se ressemblaient tous. Le lundi était jour de
lessive et de soupe au pois ; comme nous dînions tous à la maison, le père
inclus, le repas était vite expédié.
Le marchand général Loiselle - Léonidas
de son prénom comme me l'a rappelé mon jeune frère Germain - achetait la mélasse
au baril. Nous apportions notre demiard pour le faire remplir. C'était le
dessert de tous les jours : chacun trempait à l'aide d'une fourchette un
morceau de pain dans le verre à mélasse qui circulait.
Nous mangions aussi des mitons de
pain, lait et mélasse. Je m'en fais encore. On dispose dans une assiette plate
une tranche de pain coupée en morceaux, on l'arrose de crème, puis de mélasse
en évitant qu'elle se dissolve trop dans la crème.
Notre jardin nous permettait de faire des conserves de tomates. Nous préparions
aussi des macédoines pour la soupe : il fallait détacher les grains du maïs
et couper extra fin les carottes et les haricots jaunes. La meilleure recette de
notre mère était un ketchup cru : j’en donne la recette dans la section
Notes de cuisine.
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Comme les fraises des champs apparaissent au début
des vacances scolaires nous allions en cueillir dans les terrains
avoisinants. Je ne me souviens pas que notre cueillette ait été assez
abondante pour pouvoir en faire des confitures.
À l'occasion de Noël Blanche confectionnait des
beignes, des biscuits à la mélasse et aussi des biscuits à l'ammoniaque
que ma jeune sœur Françoise aimait bien. C'est une recette ancienne ou
le carbonate d'ammoniaque, disponible en pharmacie, remplace le
bicarbonate de sodium (soda à pâte). J’en donne aussi la recette
dans la section Notes de cuisine.
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Monsieur Loiselle venait personnellement au début
décembre prendre les commandes de friandises pour Noël. Il transportait une
boite vitrée compartimentée où étaient exposés les bonbons dures, tuques de
chocolat ou rosettes, cannes de sucre d'orge, grosses peppermints roses etc.
C'était aussi la seule période de
l'année où les oranges étaient disponibles. Pour les pommes, on en achetait
un minot à l'automne et on les entreposait dans la cave avec les pommes de
terre - la cave était de terre et on y accédait par une trappe. Pour ce qui
est des bananes, nous n'en avions que l'été alors qu'un "peddler"
venait en colporter à domicile.
Le gâteau-chômeur était un dessert très populaire. Cette recette a été
inventée durant la dépression économique des années 30 - la pâte ne
contenant pas d'œuf. Elle est versée sur un sirop chaud fait de 2 tasses de
cassonade et de 1 tasse d'eau.
La
tarte au gruau doit dater de la même époque. On verse dans une abaisse non
cuite un mélange fait de 2 tasses de cassonade, 1/2 tasse de flocons d'avoine
et 1/2 tasse de lait et on cuit à four chaud. C'est vite fait. On peut ajouter
des noix au mélange et remplacer le lait qui de nos jours est très maigre par
de la crème légère. Quelques grains de sel relèvent toujours la saveur des
mets sucrés.
Mme Wolfred Tétreault, une voisine âgée - qui portait non seulement le nom de
famille mais aussi le prénom de son mari comme c'était l'usage - cuisait des
"nourolles" (buns aux raisins) dont elle nous faisait profiter encore
chauds du four, leurs croûtes brunes luisaient du sirop dont elle les brossait.
Elle m'a fait un jour remarquer que je ne souriais jamais. Je me surveille
depuis.
Comme collation au retour de l'école je mangeais du blé soufflé que je
sucrais à la mélasse - sans lait pour ne pas les amollir. Nous achetions de gros sacs de cette céréale. Je n'en
revenais pas que mon amie Jeannette dont les parents étaient très à l'aise
mangeait des beurrées de graisse, et ce n'était même pas de la graisse de rôti.
Je me sentais presque riche.
J'avais trouvé une recette de biscuits à la poudre à pâte – probablement
des "scones" - et j'avais été très fière d’en servir un dimanche
après-midi. C'était le moment le plus ennuyant de la semaine : il n'y avait
rien d'autre à faire que d'aller aux vêpres de trois heures à l'église.
Notre père en profitait pour dormir un peu. À son réveil il jouait parfois au
Rummy 500 avec nous.
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Dans ces années-là une pièce de
5 sous payait une coupe de cheveux, ou elle achetait au choix une pinte de
lait, une grosse barre de chocolat O'Henry, une Cherry Blossom, une boîte
de Cracker Jack avec un cadeau à l'intérieur, un grand écheveau de réglisse
ou un petit paquet de cigarettes Turret.
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Mise à jour : 2008-04-07 |