8. Souvenirs de Hermine

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Je suis née le 7 décembre 1928 dans le 9e rang de Saint- Dominique. Je suis l'aînée des 7 enfants de Lucien Cordeau et de Blanche Adam. 

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Dans les années trente mes parents sont venus pendant quelques temps tenter leur chance à Montréal.

 

Ils ont vécu rue Fabre.

 

La famille de Raoul Adam, le frère de Blanche, les accompagnait car Raoul venait de perdre sa terre.

 

Les temps étaient durs, nous étions en pleine dépression économique.

 

Mon premier souvenir remonte à l’âge de 6 ans alors que nous habitions le village de Saint-Dominique. C’était en 1935 et Lucien conduisait fièrement un camion Ford rouge de l'année. Je l'en croyais propriétaire. Remettant un jour cette croyance enfantine en question, j’ai pensé que Hermina, la mère de Blanche, en avait peut-être financé l'achat. Le camion a disparu peu après.

Je me souviens que Lucien avait perdu ses élections et par le fait même les contrats que son député distribuait. Je revois ma mère pleurer en lavant le plancher de la grande salle qui constituait la partie avant de la maison.

Les camionneurs qui avaient gagné leurs élections klaxonnaient en interpellant notre père qui rongeait son frein assis sur la galerie. Pour éviter la misère, Blanche a pris l'initiative d'ouvrir un petit dépanneur dans la partie de la grande salle qui était à droite de la porte d'entrée. La cuisine - salle à manger était à gauche. Deux chambres à coucher complétaient le rez-de-chaussée. L’étage supérieur ne comportait aucune division.

M. Loiselle, le seul marchand du village, avait généreusement donné le comptoir de service qui séparait la fonction commerciale de l’espace privé. Des grossistes nous livraient à crédit des caisses de biscuits et nous les revendions à la livre. Nous vendions aussi des liqueurs gazeuses dont de gros KIK et des cigarettes CAPORAL - leur enveloppe était ornée d'une jolie fille costumée court.

J'aimais beaucoup m'occuper du dépanneur. Mes parents m'en laissaient même la charge certains dimanches alors que la famille visitait la parenté de Saint-Valérien. Un voisin charitable, monsieur Tétreault, prêtait son auto.

Lucien aura plus tard un travail régulier comme camionneur à la carrière de pierre de Camille Mercure. Cet emploi semblait lui convenir et il l’a conservé jusqu'à sa mort à l'âge de 69 ans. Ses poumons étaient endommagés de poussière de pierre mais c'est le cancer du pancréas qui l'a emporté. 

Notre père nous amenait à l'occasion faire un "voyage" de pierres concassées.

 

La tradition a continuée.

 

On voit ici Lucien avec les trois enfants de Françoise ; Hélène et les jumeaux Jacques et Guy.

Je me souviens être allée à Saint-Jean-Baptiste près de Saint-Hilaire. Ce fut le premier des nombreux voyages que je ferai plus tard, tant pour mon travail que pour mon plaisir. Les sorties en camion étaient l'occasion de se voir offrir par notre père un cornet de crème glacée. Notre mère en faisait autant lorsque nous l'accompagnions dans son magasinage à Saint-Hyacinthe.

La plaisanterie favorite de Lucien était de déclarer qu'en faisant ses achats sa femme économisait plus qu'elle ne dépensait. Il souriait alors, la langue pointant dans la joue, comme il faisait quand il avait réussi un bon coup. 

Mes grands-parents avaient pris leur retraite au village de St-Dominique. 

 

Ils sont photographiés dans la cuisine de leur logis.

 

On les voyait souvent à la maison car ils aimaient jouer au parchési.

Le parchési était la distraction favorite de la famille. Mon grand-père et mon père possédaient chacun un jeu dont ils avaient dessiné le parcours sur un panneau de bois. On traçait aussi un jeu sur l'envers de la nappe plastifiée de la table de la cuisine. Les seize boutons étaient taillés dans des bobines de fil vides et elles étaient peintes par quatre dans des couleurs différentes. Mon père Lucien était tellement passionné par ce jeu que je l'ai vu un jour jeter au feu un dé parce qu'il n'obtenait pas la face cinq qui est nécessaire pour partir chacun des boutons.

Mon frère Germain a hérité du jeu de notre père et mes fils lui disputent volontiers une partie lors des réunions de famille. J'ai récemment moi-même dessiné un jeu sur un grand carton et j’essaye d'y intéresser mes petits-enfants.

La maison où nous avons eu le dépanneur appartenait à Victor, un vieux garçon qui avait un penchant pour les petites filles. Nous sommes ensuite déménagés de l'autre côté de la rue, nous étions alors voisins de la ferme des Deslandes, une famille prospère dont Jeannette, l'avant-dernière était de mon âge.

La beurrerie Casavant était tout près, en direction de l'église. Le samedi matin nous allions ma sœur Françoise et moi y emballer des livres de beurre. C'était plutôt un jeu. Nous étions très fières de notre habilité et nous recevions en plus quelques sous que nous étions heureuses de remettre à notre mère. Notre frère Germain a continué la tradition et il m'assure qu'il était aussi habile que nous.

Nous avions quelques poupées, un service à thé en métal, des toupies, des casse-tête etc. Le jeu le plus populaire était le « pégué » : un long bâton servait à lancer le plus loin possible un petit bâton déposé sur le sol.

Pour la messe du dimanche Blanche se coiffait à l'aide d'un fer à friser qu'elle chauffait sur le poêle de la cuisine. Les femmes devaient alors porter des chapeaux à l'église et des manches longues : nous avions des rallonges retenues par des élastiques pour couvrir nos manches courtes. Il était d'usage, lorsqu'on portait une "robe de toilette", de compléter la tenue avec des gants et un sac à main.

Nos bas étaient de coton et nous les raccommodions - les bas de fil étaient plus minces et plus chers. Les bas de nylon sont apparus après la guerre de 1945 - dans les années de mon adolescence. Les bas avaient une couture en arrière et comme il n'était pas bien vu d'aller jambe nue nous tracions une ligne au crayon en arrière de nos jambes nues pour imiter des bas. Les femmes ne portaient pas de pantalon. Il nous aurait paru aussi inconvenant de voir une femme en pantalon que nous le serions aujourd'hui de voir un homme en jupe.

De plus, le port du corset à baleines faisait partie de l'habillement des femmes. Je me souviens que ma mère m'avait conduite chez une corsetière pour m'en faire ajuster un. Des lacets permettaient de serrer la taille et des jarretelles servaient à attacher les bas. Après quelque mois d'usure les baleines perçaient vers le haut et elles nous entraient dans les seins.


Après la découverte du latex les gaines sont devenues plus souples mais elles se repliaient à la taille : nous en avions la peau toute marquée en l'enlevant le soir. Quelle libération se fut de ne porter que des jarretelles même si nous étions malheureuses de laisser voir nos bourrelets ! On s'est mis à la gymnastique suédoise pour les réduire. Puis à la diète !

Le papier était précieux. Nous découpions les journaux pour les utiliser comme papier hygiénique. À l'école nous écrivions sur des ardoises pour économiser les cahiers et à la maison nous avions des tablettes magiques pour dessiner – en relevant la feuille du dessous le dessin s’effaçait.

Les vêtements étaient de fabrication domestique, sauf pour les costumes masculins. L'habit de noces de ces messieurs durait souvent d'ailleurs jusqu'à la tombe car il n'était porté que pour la messe du dimanche.

Les retailles de couture servaient à confectionner des couvre-lits piqués. Les tissus plus épais étaient découpés et tressés pour en faire des couvre-planchers.

Mon meilleur souvenir d'enfance est d'entendre ma mère fredonner en travaillant. C'était assez rare. Elle était souvent alitée avec des maux de tête. Elle nous demandait alors de lui apporter une serviette humide pour se rafraîchir et aussi de lui trancher une pomme de terre qu'elle insérait dans la serviette pour en conserver l'humidité.

Ma mère disait aussi avoir de la difficulté à avaler de la nourriture sèche comme si elle risquait d'étouffer. Toujours un peu souffrante et dépressive elle vivra jusqu’à l’âge de 83 ans. Sa sœur Laure atteindra l’âge de 95 ans; leur mère était pour sa part décédée à 87 ans.

Lucien chantait plus volontiers. Et j'en redemandais. Je lui disais combien je lui trouvais une belle voix ; il s'en défendait. J'aimais l'entendre chanter les ¨kyrie¨ et ¨credo¨ de la messe en grégorien. Comme chanson, je n'ai retenu que celle du "petit nègre" et une autre que ma mère chantant. J’ai reproduit les deux chansons dans la section Chansons
.

Des frères et sœurs plus jeunes accaparaient les genoux de notre père. J'avais ma revanche lorsqu'il s'étendait par terre ou lorsqu'il faisait le cheval. J'avais alors l'avantage pour grimper sur son dos.

Il y avait peu d'enfants au village. Nous étions entourés de vieux couples qui avaient cédé leur ferme pour venir finir leurs jours près de l'église et du médecin. J'avais comme seule compagne Jeannette Deslandes. Et comme garçons de mon âge il n'y avait que Lucien Ménard le fils du boulanger - il est décédé dans la trentaine paraît-il - et Charles-André Dubois le fils d'un riche rentier qui est devenu architecte m'a-t-on dit. Nos parents ne se fréquentaient pas.

Des connaissances venaient parfois "veiller" à l'improviste : il se jouait quelques parties de 500 et on se racontait des histoires. Les enfants prenaient alors place en haut de l'escalier pour écouter en évitant de se faire remarquer.

Je me rends compte qu'en dehors de la parenté mes parents ne rendaient pas les visites reçues. Je leur ressemble en cela que je ne fréquente moi-même que la famille et Rose, une amie que j’ai connue à Jonquière alors que je travaillais pour la Banque Provinciale.

L'activité sociale principale du village le soir venu était la réunion au bureau de poste. La salle était bondée dès l’arrivée du postier qui était allé prendre le courrier à la gare de Saint-Hyacinthe.  

J'aimais m'y rendre même s’il était extrêmement rare que je rapporte quelque chose. On ne recevait que les Annales de Sainte-Anne et celles de Saint-Joseph.


Nous ne pratiquions aucun sport. Nous n'avions ni patinoire l'hiver, ni terrain de jeu l’été. Et seuls les garçons avaient des bicyclettes. Les filles en jupe qui enfourchaient une bicyclette de gars n'étaient pas très élégantes.

De la guerre 39-45 je me souviens surtout des policiers "spotters" en moto; ils étaient à la recherche des hommes qui se cachaient pour éviter d'être enrôlés. Les cultivateurs étaient exemptés. Roger Adam - celui qui fut garagiste à Saint-Hyacinthe - s’était mis à l’abri : je n'ai jamais su où il était allé.

Certains produits étaient rationnés : des coupons étaient nécessaires pour se procurer de l'essence, de la viande, du beurre, du sucre et sans doute autres choses.

Nous n'avons eu l'électricité qu'après la guerre. Je n'habitais déjà plus chez mes parents. Nous habitions alors une grande maison, un duplex dont le puits était pollué par la vieille huile que le garagiste voisin écoulait.

Nous nous approvisionnions en eau à un robinet situé dans la cour arrière de notre autre voisin. Nous transportions l'eau à la chaudière et pour boire nous y puisions avec une tasse.

La vaisselle était lavée dans un plat sur la table de la cuisine; on y agitait un pain de savon du pays pour obtenir une mousse. La vaisselle, assiettes et tasses, étaient de granit écaillé, et de couleurs diverses.  

Pour la lessive, l'eau était chauffée dans un gros "boiler". La même eau servait à plusieurs brassées ; d'abord le blanc, puis les couleurs et enfin le foncé.  

Une cuve basculante qu'on actionnait à l'aide d'un bras remuait les vêtements. Pour essorer le linge nous le passions dans un "tordeur", un appareil formé de deux rouleaux entre lesquels nous insérions le vêtement et que nous actionnions à l’aide d’une manivelle. Nous aurons par la suite un modèle fonctionnant à l’électricité.

 

L'été nous utilisions une toilette située dans la "shed". Pour la nuit un pot de chambre commun était placé au pied de l'escalier menant aux chambres. Durant l'hiver un coin fermé de la maison avait été prévu comme toilette ; notre père se chargeait d'en vider la chaudière.

Les planchers étaient recouverts de prélarts bon marché qui s'usaient rapidement. Celui du rez-de-chaussée était ciré chaque semaine à la cire liquide pour lui redonner un peu de lustre.

Je ne me souviens pas avoir souffert du froid même si l'hiver le poêle s'éteignait la nuit. Notre père qui se levait tôt le rallumait. Et nous gardions nos vêtements sous nos couvertures pour les garder chauds. L'humidité couvrait l'intérieur des fenêtres d'un givre épais qui nous cachait partiellement la vue.

Le loyer du logis n'était que de quelques dollars par mois. Par ailleurs Lucien ne devait pas gagner plus de 5 $ par semaine car mon premier emploi à la Banque Nationale n’était que de 7 $ par semaine. Mais quand j’ai fait partie du flying staff de la Banque Provinciale mon salaire était plus élevé et toutes mes dépenses étaient payées. Je faisais des économies. Aussi j’ai pu prêter 2 000 $ à mes parents pour qu'ils achètent cette même maison. Le prix d’achat était de 1 000 $, le reste de la somme a servi à faire des rénovations.
 

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La photo montre Françoise et Fernande tirant André dans le traîneau. On voit un coin de notre maison et le banc où notre père aimait s’asseoir. Après la mort de Lucien, Blanche vendra la propriété à Raymond Adam, le fils de Valérien. Il habitait alors la propriété dans la cour de laquelle nous allions précédemment prendre notre eau. On la voit à gauche sur la photo. Raymond utilisera notre terrain pour sa compagnie de camionnage après avoir fait transporter notre maison dans la rue transversale qui longe le cimetière. Elle est identifiable en ce qu'elle comporte deux logis attachés - une ouverture intérieure les reliait à l'époque où nous l'habitions. 

Des religieuses de la Communauté des Sœurs de Saint-Joseph enseignaient les neuf années du cours primaire à Saint-Dominique. Le couvent logeait cinq religieuses : trois enseignantes, une ménagère et une supérieure. Chaque enseignante avait, dans une même salle, la responsabilité de trois classes et la supérieure supervisait le tout.

La supérieure dont je me souviens nous a en plus initiées à la couture, à la broderie, à la confection d'objets en papier mâché etc. À l'occasion de Noël elle avait fabriqué une magnifique crèche en utilisant une sorte de pâte salée. Durant la récréation elle nous faisait jouer à la balle molle : pour nous faciliter le jeu elle avait fait découper par un menuisier une batte plate et assez large. Je ne garde que de bons souvenirs des religieuses que j'ai connues : elles étaient capables et dévouées.

Comme je suis née le 7 décembre 1928, j’avais une douzaine d’années lors de la photo ci-contre.

Le costume scolaire devait être de serge noir - jupe à plis et large collerette. Un ruban cordé blanc était plié de façon à former un V en avant et en arrière du buste. L’uniforme de semaine était un tablier de satinette noir attaché dans le dos de façon à recouvrir entièrement notre robe. Le tablier, tout comme le costume, étaient cousus à la maison : ils n'étaient pas disponibles autrement.

Lors de ma communion solennelle j’avais refusé que ma mère m'achète des bas blancs. J'étais la seule du groupe à porter ses bas noirs d'école avec sa robe blanche de communiante.

J'aimais bien l'école. Nous pouvions emprunter les livres de la bibliothèque pour agrémenter nos fins de semaine ; le choix était mince mais c'était toujours ça. À la fin de l'année scolaire, la salle de distribution des prix était décorée de bouquets de pivoines. Ils fleurissent à la fin de juin : pour moi leur odeur est encore synonyme de fin des classes et de vacances. 

 

Le couvent des religieuses donnait sur la rue ; les classes étaient à l’arrière sur deux étages. Les jeunes élèves prenaient place au rez-de-chaussée et les grandes au deuxième.

Le seul mauvais souvenir que je garde de mes études est de m’être fait exclure des cours de chant parce que je faussais trop. J'étais la seule de l'école à ne pas avoir d’"oreille". On me reprochait par contre de trop jacasser. J'étais, et je suis encore, trop occupée à parler pour prendre le temps d'écouter. Dans une tentative pour m'éduquer l'oreille, j'étudierai plus tard la notation musicale en espérant pouvoir jouer de la flûte à bec sans fausser.

Je me familiariserai aussi avec la musique dite classique, mais sans y prendre vraiment plaisir. Seule la musique rock me touchera assez pour que je lui prête "oreille". C'est le timbre de voix du chanteur qui vient d'abord me chercher plus encore que les textes dont le sens laisse souvent à désirer. La langue anglaise se prête mieux à ce genre musical que la langue française : elle est plus "punchée". Et ce qui fait qu’elle laisse plus de place à l'imagination alors que la langue française s’étale jusqu’à l'ennui. J'aime entendre les rockers s'exprimer sans retenu, avec force même comme poussant un cri primal. Un cri de révolte parfois. Des prises de positions diverses aussi.

Notre mère n'aimait pas beaucoup cuisiner. Surtout pas trois fois par jour. Pour souper nous n'avions souvent qu'une bouillie au chocolat ; faut dire que nous l'aimions bien. Et s'il en restait nous en faisions volontiers notre déjeuner du lendemain. Quelques biscuits secs pouvaient l’accompagner du temps où nous avions le dépanneur. Le lait était riche, aussi était-il plus nourrissant que celui d'aujourd'hui. Un cultivateur, monsieur Cabana, nous le livrait dans des bouteilles qu'il fallait laver et lui retourner. 

L'hiver on mangeait assez régulièrement des galettes de farine de sarrasin ou encore des crêpes cuites dans un bain de graisse, comme une friture. Lucien se chargeait de cuire les crêpes car Blanche aurait mis moins épais de gras dans le poêlon et elle ne l'aurait pas chauffé assez. Je fais moi-même la même erreur. Lucien prenait aussi les choses en main quand venait le temps de cuire les grands-pères dans le sirop : il ne fallait pas diluer le sirop d'érable. 


Lucien était plus gourmand que Blanche. Un dimanche que nous avions de la tarte aux pommes il voulait l'arroser de crème épaisse et j'étais allée en acheter chez monsieur Adelphe Dupont le cultivateur d'en face. Il était d'usage qu'après avoir terminé le ménage du vendredi on cuise quelques tartes pour la fin de semaine. 

Des Dupont je me souviens d'une armoire à linge sentant la lavande. Malgré mes recherches je n'ai jamais retrouvé cette même odeur : cette espèce de lavande n'existe peut-être plus. La plus jeune de la famille Dupont était plus âgée que moi et c'est elle qui s'était chargée de me conduire à l'école pour mes premières journées.

Les Dupont possédaient un verger et c'était une splendeur lorsqu'il fleurissait au printemps. Ils avaient aussi une petite cabane à sucre dont je ne me souviens que de la difficulté de s'y rendre dans la neige épaisse. 

La viande la moins chère était le foie. Je me souviens qu'on le désignait comme de la « forcure » et que j'étais gênée d'en demander au boucher. On lui achetait aussi du boudin, de la saucisse et du bœuf haché. Blanche faisait une fricassée sans viande avec des pommes de terre tranchées et des oignons - du lait ou de la crème était ajouté en fin de cuisson. Je n'ai jamais pu réussir cette fricassée comme elle : il doit me manquer un ingrédient.

Notre mère avait aussi une recette de farce de poulet composée de riz et de céleri qui était très bonne. Je l’ai copiée dans la section Notes de cuisine. 

Il arrivait à Lucien d'acheter quelques "steaks" ou du fromage d'Oka. Il cuisait lui-même les steaks car Blanche n'osait pas les saisir. Pour le fromage d'Oka, il devait le garder dans la "shed" - hors de la glacière. C'était un meuble à deux compartiments : un bloc de glace était déposé dans la partie supérieure qui ouvrait par le dessus ; plus bas une porte permettait d'y déposer les aliments. La glace nous était livrée régulièrement mais il ne fallait pas oublier, sous peine de dégâts, de vider le réceptacle sous le meuble où s’accumulait l’eau de la glace fondue.


Le dimanche on avait parfois un rôti de porc avec des patates brunes pour le dîner. Encore là c’était Lucien qui s’en chargeait. D’après ma sœur Françoise il le cuisait directement sur le dessus de la cuisinière en le surveillant bien.

Mais la coutume c'était surtout les fèves au lard du dimanche matin. Chaque famille apportait son pot de fèves au boulanger le samedi soir pour qu'il les cuise dans son four à pain. Nous devions identifier notre pot pour le reconnaître le lendemain matin car ils se ressemblaient tous. Le lundi était jour de lessive et de soupe au pois ; comme nous dînions tous à la maison, le père inclus, le repas était vite expédié.

Le marchand général Loiselle - Léonidas de son prénom comme me l'a rappelé mon jeune frère Germain - achetait la mélasse au baril. Nous apportions notre demiard pour le faire remplir. C'était le dessert de tous les jours : chacun trempait à l'aide d'une fourchette un morceau de pain dans le verre à mélasse qui circulait.

Nous mangions aussi des mitons de pain, lait et mélasse. Je m'en fais encore. On dispose dans une assiette plate une tranche de pain coupée en morceaux, on l'arrose de crème, puis de mélasse en évitant qu'elle se dissolve trop dans la crème. 

Notre jardin nous permettait de faire des conserves de tomates. Nous préparions aussi des macédoines pour la soupe : il fallait détacher les grains du maïs et couper extra fin les carottes et les haricots jaunes. La meilleure recette de notre mère était un ketchup cru : j’en donne la recette dans la section Notes de cuisine.

 

Comme les fraises des champs apparaissent au début des vacances scolaires nous allions en cueillir dans les terrains avoisinants. Je ne me souviens pas que notre cueillette ait été assez abondante pour pouvoir en faire des confitures.

À l'occasion de Noël Blanche confectionnait des beignes, des biscuits à la mélasse et aussi des biscuits à l'ammoniaque que ma jeune sœur Françoise aimait bien. C'est une recette ancienne ou le carbonate d'ammoniaque, disponible en pharmacie, remplace le bicarbonate de sodium (soda à pâte). J’en donne aussi la recette dans la section Notes de cuisine.

Monsieur Loiselle venait personnellement au début décembre prendre les commandes de friandises pour Noël. Il transportait une boite vitrée compartimentée où étaient exposés les bonbons dures, tuques de chocolat ou rosettes, cannes de sucre d'orge, grosses peppermints roses etc.

C'était aussi la seule période de l'année où les oranges étaient disponibles. Pour les pommes, on en achetait un minot à l'automne et on les entreposait dans la cave avec les pommes de terre - la cave était de terre et on y accédait par une trappe. Pour ce qui est des bananes, nous n'en avions que l'été alors qu'un "peddler" venait en colporter à domicile. 

Le gâteau-chômeur était un dessert très populaire. Cette recette a été inventée durant la dépression économique des années 30 - la pâte ne contenant pas d'œuf. Elle est versée sur un sirop chaud fait de 2 tasses de cassonade et de 1 tasse d'eau.

La tarte au gruau doit dater de la même époque. On verse dans une abaisse non cuite un mélange fait de 2 tasses de cassonade, 1/2 tasse de flocons d'avoine et 1/2 tasse de lait et on cuit à four chaud. C'est vite fait. On peut ajouter des noix au mélange et remplacer le lait qui de nos jours est très maigre par de la crème légère. Quelques grains de sel relèvent toujours la saveur des mets sucrés. 

Mme Wolfred Tétreault, une voisine âgée - qui portait non seulement le nom de famille mais aussi le prénom de son mari comme c'était l'usage - cuisait des "nourolles" (buns aux raisins) dont elle nous faisait profiter encore chauds du four, leurs croûtes brunes luisaient du sirop dont elle les brossait. Elle m'a fait un jour remarquer que je ne souriais jamais. Je me surveille depuis. 

Comme collation au retour de l'école je mangeais du blé soufflé que je sucrais à la mélasse - sans lait pour ne pas les amollir.  Nous achetions de gros sacs de cette céréale. Je n'en revenais pas que mon amie Jeannette dont les parents étaient très à l'aise mangeait des beurrées de graisse, et ce n'était même pas de la graisse de rôti. Je me sentais presque riche. 

J'avais trouvé une recette de biscuits à la poudre à pâte – probablement des "scones" - et j'avais été très fière d’en servir un dimanche après-midi. C'était le moment le plus ennuyant de la semaine : il n'y avait rien d'autre à faire que d'aller aux vêpres de trois heures à l'église. Notre père en profitait pour dormir un peu. À son réveil il jouait parfois au Rummy 500 avec nous. 

Dans ces années-là une pièce de 5 sous payait une coupe de cheveux, ou elle achetait au choix une pinte de lait, une grosse barre de chocolat O'Henry, une Cherry Blossom, une boîte de Cracker Jack avec un cadeau à l'intérieur, un grand écheveau de réglisse ou un petit paquet de cigarettes Turret.

Mise à jour : 2008-04-07