10. Vers la grande ville

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J’avais 18 ans. Les annonces classées du journal La Presse offraient du travail à Montréal. J’ai adressé quelques demandes d’emploi et la Banque Provinciale m’a convoquée. Comme tante Robertine une jeune sœur de Lucien habitait Verdun je me suis d’abord dirigée chez-elle. Sans la chance d’avoir eu un point de chute, tant à Granby qu’à Montréal, j’aurais peut-être fait ma vie à Saint-Hyacinthe comme mon amie Jeannette.

La Banque Provinciale me proposait un poste de flying staff (équipe volante) tous frais payés. Il s’agirait pour moi d’aller remplacer les employés malades ou en vacances dans différentes succursales. J’étais loin d’avoir la compétence nécessaire pour occuper ce poste : ce n’était pas mes deux années à faire des additions à la Banque Canadienne Nationale de Saint-Hyacinthe qui allaient m’aider.

Le bureau chef m’a d’abord affectée à un poste de caissière dans leur succursale de la rue Bélanger. Je n’y connaissais rien ; d’autant plus qu’il y avait de la comptabilité incluse dans l’opération de la caisse. J’ai appris. Nous étions responsables de nos caisses : s’il manquait 20 $ à la fermeture nous devions débourser la somme manquante alors qu’il pouvait s’agir d’une inscription erronée dans la comptabilité. J’ai vite compris que je devais contrôler ma caisse séparément, ce qui ne se faisait pas dans la plupart des succursales.

J’ai du payer 100 $ à Jonquière car le gérant ne voulait pas me laisser agir dans mon sens faute de temps ; il m’avait assurée qu’il paierait s’il y avait une erreur mais c’est moi qui l’ai payée. J’ai vite appris comment me rembourser.

Alors que je travaillais à Lachine j’ai un peu connu le chanteur d’opéra Jean-Paul Jeannotte, un beau garçon qui venait presque chaque jour retirer de petites sommes. Il m’est arrivé dans cette ville une aventure dont je ne suis pas fière.

Le premier des trois Marcel que j’ai rencontré m’avait invitée au cinéma. À la fin de la représentation il s’est emparé de mon porte-monnaie et comme la parfaite idiote que je suis souvent j’ai préféré le suivre plutôt que de faire un esclandre. Nous avons passé la nuit dans une maison de chambres - sans trop de dommage toutefois.

À Saint-Eustache, j’ai fréquenté des jeunes gens riches et insouciants ; ils m’ont initiée au tennis. Je les enviais. À Sainte-Rose j’ai habité chez un notaire. Non seulement il augmentait ses revenus en louant une chambre mais sa femme et ses filles faisaient de la couture à domicile pour une manufacture. Ils ne perdaient pas pour autant leur statut de notables du village. Je déjeunais avec eux. Ils faisaient griller sur la cuisinière d’épaisses tranches de pain que nous tartinions de confitures maison. C’était des gens très sympathiques.

À Terrebonne l’activité sociale principale était la pêche à la ligne depuis le pont situé au centre-ville. Je me suis acheté une canne à pêche et on m’a vendu des mouches. Les poissons ne semblaient pas les apprécier car je ne me souviens pas avoir sorti un seul poisson.

Je n’ai réutilisé ni ma canne à pêche ni ma raquette de tennis mais ils ont fait partie de mes bagages jusqu’à mon mariage. Même chose pour les skis que j’achèterai plus tard. Je transportais l’équipement de la parfaite sportive !

J’ai travaillé plusieurs mois à la succursale de Saint-Jérome. L’hôtel Lapointe y était très populaire ; des gens de Montréal y venaient. J’y ai connu mon deuxième Marcel, le père de Roger Giguère. Il faisait aussi dans le "show business" : son bégaiement le rendait très drôle. Il venait à Saint-Jérome avec un copain qui s’intéressait à une très belle fille chez qui je demeurais. Elle était orpheline et vivait dans une superbe maison avec une sœur plus âgée qu’elle. Nous avions beaucoup de plaisir : il nous arrivait régulièrement de ne rentrer qu’à l’aube.

On ne voit plus aujourd’hui de gens accueillir chez-eux des étrangers. C’était alors très courant : je trouvais très facilement des chambres à louer partout où la banque m’envoyait. J’aurais pu loger à l’hôtel mais en me contentant de moins je pouvais surcharger mon compte de dépenses tout en le maintenant dans le raisonnable. Et ce n’était pas la seule façon de récupérer mes 100 $ perdus à Jonquière : une fille doit surveiller ses intérêts quand le système est mal géré.

 

Cette photo de groupe a été prise lors d’une fête précédant la fin de mon séjour de six mois à la succursale de la banque à Sainte-Agathe.

Je m’étais fait faire une mise en plis et un manucure pour l’occasion.

La succursale de Sainte-Agathe m’avait retenue depuis le début de l’automne.

C’était ma première visite dans les Laurentides et j’avais été émerveillée par la splendeur des coloris.

 

L’hiver venu je me suis acheté des skis. Ils étaient alors en bois avec des attaches rudimentaires ; ma belle-sœur Gisèle et mon fils  Luc les utiliseront pour leurs premières glissades. Pour moi, c’est un dénommé Lamoureux (j’ai oublié son prénom) qui m’a fait connaître le plaisir de descendre des côtes - on le voit au centre de la photo, seul et l'air éméché.

Ernest Richard sur les genoux de qui je suis assise était homosexuel et il se servait un peu de moi comme couverture ; je n’y voyais pas d’inconvénient car il était cultivé et de commerce agréable.

Son frère Jules Richard a publié des romans. Ernest pour sa part voulait être connu sous son nom de famille : on l’appelait Richard. Il avait fait la guerre et il se donnait le genre ¨officier anglais¨ mais il refusait de parler de ces années-là. Lorsqu’il ira ouvrir la succursale de la Banque Provinciale de Matane il demandera au bureau chef que j’y sois son assistante. L’illustration montre le lac de la réserve faunique de Matane.

 

J’ai donc travaillé à Matane quelques mois, le temps de m’y faire un amoureux : Jean Maranda. C’était un étudiant en génie dont l’emploi d’été était de faire creuser la voie maritime qui s’ensablait à cet endroit. Je le reverrai à Montréal ou son père était dentiste : Jean m’a alors invitée à assister avec sa famille à un spectacle de ballet classique qui se donnait à l’ancien théâtre Gaity’s, rue Guy. Il est aussi venu me rendre visite à Saint-Hyacinthe ou je remplaçais quelqu’un.

Comme il devenait un peu trop sérieux et que je n’avais pas l’intention de me marier nos relations en sont restées là. J'ai dernièrement tenté de le retracer et j’ai appris que Jean était décédé dans un accident de la circulation alors qu’il habitait le Royal York, un superbe édifice à logements de la rue Bernard à Outremont.

C’est Richard qui m’a fait connaître le couple Rheault chez qui il logeait lorsqu’il travaillait dans une succursale de Montréal. Le 4520 Saint-Hubert deviendra aussi mon pied-à-terre : la fenêtre qui donne sur la rue était ma chambre. Rose Bouliane que j’étais allée remplacer à Jonquière et qui a épousé plus tard Gilles Lockhead est venue me rejoindre à Montréal et elle a logé aussi au 4520.

Nous sortions dans les clubs de nuit le samedi soir.
La musique d’alors était très romantique - du genre Blue moon, Stranger in the night, Across a crowded room, There’s no tomorrow. Je me souviens plus particulièrement de nos soirées au club Saint-Jacques : il était situé rue Sainte-Catherine près de l’ancienne église Saint-Jacques. Nous ne connaissions que la musique américaine. Le club de nuit le Faisan doré de Vincent Cotroni qui présentait Jacques Normand et des chanteurs francophones sont venus un peu plus tard.

Les clubs étaient alors des lieux de rencontre comme le sont les bars d’aujourd’hui mais en plus vaste - la clientèle était assise. Le garçon devait faire l’effort de se lever pour aller demander une fille à danser et si la fille refusait, il avait l’air fin !  Rose et moi y buvions quelques John Collins - des "long drinks" - les expressions anglaises étaient alors très courantes.

Beaucoup de gens fréquentaient le 4520, monsieur Rheault, "pipe fitter" de son métier, avait toujours un verre de petit blanc à offrir. Un voisin, Edgar Morin, un travailleur de la fourrure était un habitué ; il nous invitait au Lincoln, aujourd’hui Quai des Brumes, coin Saint-Denis et Mont-Royal.

Un professeur de danse dont j’oublie le nom fréquentait aussi les Rheault. Il nous faisait danser le tango avec une telle maîtrise qu’il était facile de le suivre - j’avais d’ailleurs pris des cours de danse chez Murray, une école réputée et très populaire. J’ai aussi pris des cours de natation à l’université de Montréal. Leur piscine était alors dans le magnifique édifice de la rue Cherrier qui loge aujourd'hui une école de danse.

Anna une dessinatrice de mode que j’aimais beaucoup était aussi une assidue du 4520. Elle habitait un joli petit logis rue Berri. Lorsque j’ai appris plus tard son décès il m’a semblé que sa mort était une grande perte, elle était tellement pleine de vie. J’avais présenté de ses créations en tant que modèle auprès d’acheteurs en gros et le manufacturier m’avait donné une robe en récompense.

J’achetais mes vêtements sans magasiner : la première boutique venue faisait l’affaire et j’acceptais ce que la vendeuse m’offrait. Une robe me coûtait une semaine de salaire. J’ai même payé un mois de salaire - 120 $ - pour un costume. Nous n’avions pas les facilités de magasinage d’aujourd’hui et autant le dire, je n’étais pas très dégourdie. Le magasinage n’a jamais fait partie de ma culture.

La succursale bancaire de Sainte-Agathe avait une agence à Sainte-Marguerite. Elle était tenue par une seule personne, comme c’était souvent le cas dans les agences. J'en ai eu la responsabilité pendant quelques semaines : c’était très imprudent car on ne connaissait pas les clients. Nous prenions des risques incroyables !

J’ai profité de mon séjour dans la région pour aller prendre un repas à l’Estérel. Leur table m’a surtout impressionnée par le nombre d’ustensiles déployés. J’étais contente d’avoir appris qu’on utilise d’abord ceux qui sont placés aux extrémités du couvert.

Mise à jour :  2008-04-07.