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10. Vers la grande ville
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J’avais 18 ans. Les annonces classées
du journal La Presse offraient du travail à Montréal. J’ai adressé quelques
demandes d’emploi et la Banque Provinciale m’a convoquée. Comme tante
Robertine une jeune sœur de Lucien habitait Verdun je me suis d’abord dirigée
chez-elle. Sans la chance d’avoir eu un point de chute, tant à Granby qu’à
Montréal, j’aurais peut-être fait ma vie à Saint-Hyacinthe comme mon amie
Jeannette. La Banque Provinciale me proposait un
poste de flying staff (équipe volante) tous frais payés. Il s’agirait
pour moi d’aller remplacer les employés malades ou en vacances dans différentes
succursales. J’étais loin d’avoir la compétence nécessaire pour occuper
ce poste : ce n’était pas mes deux années à faire des additions à la
Banque Canadienne Nationale de Saint-Hyacinthe qui allaient m’aider.
Le premier des trois Marcel que
j’ai rencontré m’avait invitée au cinéma. À la fin de la représentation
il s’est emparé de mon porte-monnaie et comme la parfaite idiote que je suis
souvent j’ai préféré le suivre plutôt que de faire un esclandre. Nous
avons passé la nuit dans une maison de chambres - sans trop de dommage
toutefois.
Je n’ai réutilisé ni ma canne à
pêche ni ma raquette de tennis mais ils ont fait partie de mes bagages jusqu’à
mon mariage. Même chose pour les skis que j’achèterai plus tard. Je
transportais l’équipement de la parfaite sportive !
L’hiver venu je me suis acheté des
skis. Ils étaient alors en bois avec des attaches rudimentaires ; ma belle-sœur
Gisèle et mon fils Luc les
utiliseront pour leurs premières glissades. Pour moi, c’est un dénommé
Lamoureux (j’ai oublié son prénom) qui m’a fait connaître le plaisir de
descendre des côtes - on le voit au centre de la photo, seul et l'air éméché. Ernest Richard sur les genoux de qui
je suis assise était homosexuel et il se servait un peu de moi comme couverture
; je n’y voyais pas d’inconvénient car il était cultivé et de commerce
agréable.
J’ai donc travaillé à Matane
quelques mois, le temps de m’y faire un amoureux : Jean Maranda. C’était un
étudiant en génie dont l’emploi d’été était de faire creuser la voie
maritime qui s’ensablait à cet endroit. Je le reverrai à Montréal ou son père
était dentiste : Jean m’a alors invitée à assister avec sa famille à un
spectacle de ballet classique qui se donnait à l’ancien théâtre Gaity’s,
rue Guy. Il est aussi venu me rendre visite à Saint-Hyacinthe ou je remplaçais
quelqu’un. Comme il devenait un peu trop sérieux
et que je n’avais pas l’intention de me marier nos relations en sont restées
là. J'ai dernièrement tenté de le retracer et j’ai appris que Jean était décédé
dans un accident de la circulation alors qu’il habitait le Royal York, un
superbe édifice à logements de la rue Bernard à Outremont. C’est Richard qui m’a fait connaître
le couple Rheault chez qui il logeait lorsqu’il travaillait dans une
succursale de Montréal. Le 4520 Saint-Hubert deviendra aussi mon pied-à-terre
: la fenêtre qui donne sur la rue était ma chambre. Rose Bouliane que j’étais
allée remplacer à Jonquière et qui a épousé plus tard Gilles Lockhead est
venue me rejoindre à Montréal et elle a logé aussi au 4520. Les clubs étaient alors des lieux de
rencontre comme le sont les bars d’aujourd’hui mais en plus vaste - la
clientèle était assise. Le garçon devait faire l’effort de se lever pour
aller demander une fille à danser et si la fille refusait, il avait l’air fin !
Rose et moi y buvions quelques John Collins - des "long
drinks" - les expressions anglaises étaient alors très courantes. Beaucoup de gens fréquentaient le
4520, monsieur Rheault, "pipe fitter" de son métier, avait toujours
un verre de petit blanc à offrir. Un voisin, Edgar Morin, un travailleur de la
fourrure était un habitué ; il nous invitait au Lincoln, aujourd’hui Quai
des Brumes, coin Saint-Denis et Mont-Royal. J’achetais mes vêtements sans
magasiner : la première boutique venue faisait l’affaire et j’acceptais ce
que la vendeuse m’offrait. Une robe me coûtait une semaine de salaire. J’ai
même payé un mois de salaire - 120 $ - pour un costume. Nous n’avions pas
les facilités de magasinage d’aujourd’hui et autant le dire, je n’étais
pas très dégourdie. Le magasinage n’a jamais fait partie de ma culture. J’ai profité de mon séjour dans
la région pour aller prendre un repas à l’Estérel. Leur table m’a surtout
impressionnée par le nombre d’ustensiles déployés. J’étais contente
d’avoir appris qu’on utilise d’abord ceux qui sont placés aux extrémités
du couvert. Mise à jour : 2008-04-07 |