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11. Le mariage
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En 1950 je suis allée remplacer un
comptable à la succursale de la Banque Provinciale à Drummondville. Marcel y
était deuxième caissier et ses chances de promotion sur place étaient minces.
Il racontait qu’un client venait régulièrement retirer son argent, il la
comptait et la re-déposait satisfait de sa vérification.
Nous nous sommes revus tous les soirs
durant les deux mois qu’a duré mon séjour à Drummondville. J’habitais un
petit studio et Marcel y arrêtait quelques heures - de 9 à 11 - avant de
rentrer chez ses parents. Sa routine était de s’attarder
d’abord avec ses copains de bureau au resto-bar qui était voisin de la
banque. Une routine qu’il a conservée après notre mariage. Marcel est venu m’y visiter. Il
avait loué une auto avec Maurice Milot un employé de la banque que j’aimais
bien et qui a assisté à notre mariage - on le voit sur la photo plus bas. Je
logeais à l’hôtel et je ne commençais ma journée que vers 10 heures du
matin. J’étais très fière de mon expertise.
Mariage d’Hermine Cordeau et de Marcel Beauchemin le 26 mars 1951 lors de la réception au Grand Hôtel de Saint-Hyacinthe. Première rangée (de gauche à droite): Laure Adam (sœur de Blanche), Hermina Champigny-Adam (mère de Blanche), Marcel Beauchemin, Hermine Cordeau, André, Louise, Jacques. Deuxième rangée : Paul Beauchemin (frère de Marcel), Françoise, Claude Chicoine (copain de Fernande), Fernande, Blanche Adam, Lucien Cordeau, Lionel Deslandes (ami de la famille et organiste au mariage), Germain, Rose Boulianne-Lockhead (amie d’Hermine), Maurice Milot (ami de Marcel).
La photo montre Marcel âgé de 37
ans racontant une histoire chez Françoise à Noël. Louise me disait récemment
qu’elle n’avait jamais autant ri depuis. J’espérais que la sociabilité de
Marcel serait contagieuse : elle n’a pas pris sur moi mais au moins nos
enfants en ont profité. L’attirance qui nous pousse vers des personnes possédant
les qualités qui nous manquent produit des couples "rock’n’roll"
qui n'ont pas la stabilité des unions dans lesquelles les deux personnes
s‘adonnent. Les loyers étaient si rares à Montréal
que les locataires sous-louaient leur logis avant de le quitter. Ils nous
obligeaient ainsi, soit à acheter des vieux meubles, soit à payer pour la clé.
Nous avons déboursé 400 $ pour des vieux meubles. La somme était exorbitante
car Marcel gagnait peut-être 30 $ par semaine. Nous avons ainsi obtenu le bail
d’un 3e étage sans salle de bain. Nous ne disposions que d’une petite
toilette et nous devions même y entrer à reculons tellement c’était petit.
Les punaises et les coquerelles avaient tout envahi. Pour les punaises nous
avons fait fumiger les matelas au coût de 5 $. On a exterminé les coquerelles
et on a retapissé : la vieille tapisserie décollait de partout - mais on
ne s’est pas soucié de repeindre. Peu après notre installation Marcel a gagné
100 $ dans une loterie au bureau : on s’est défait de la vieille glacière et
on s’est acheté un réfrigérateur neuf.
Madame Arcand avait des sœurs qui étaient
sourdes de naissance ; elles se parlaient par signes. Son mari travaillait aux
raffineries de Montréal-Est ; il aimait jouer au billard et Marcel se joignait
à lui à l’occasion. Je me voyais plutôt travaillant à
mon compte - comme aubergiste possiblement. Finalement c’est un peu ce que je
vivrai avec nos sept enfants. J’avais même peut-on dire une clientèle
stable. Marcel me voyait peut-être aussi comme aubergiste quand il me présentait
aux administrateurs de la Caisse comme étant la mère de ses enfants plutôt
que comme sa femme ; c’était fait avec humour style 1950 mais ça dénotait
tout de même un malaise dans nos relations. Marcel n’arrivait pas non plus à
utiliser mon prénom : comme beaucoup de maris de l’époque il m’appelait
"maman" et il se disait le plus vieux de mes enfants. On peut voir par
la difficulté qu’ont aussi les enfants à s’adresser à leurs parents par
leurs prénoms qu’il s’agit ici de quelque chose de plus profond que d’un
simple témoignage de respect ; cela pourrait fort bien relever de vieux tabous
sexuels - de ceux qui comme le tabou de l’inceste remonte jusqu’au début de
la civilisation. À ce chapitre il serait préférable
que je sache m’occuper un peu mieux de mes propres besoins. Je cède trop
volontiers ma place. Il en résulte évidemment chez moi un état de frustration
plus ou moins latent. Ce pourrait être la raison de la tension que je ressens
au niveau des dernières côtes : elles restent surélevées comme si je
bloquais ma respiration. Je suis gelée dans une position inconfortable comme si
la peur d’agir et de m’affirmer m’y retenait. Je crois en fin de compte que nous
choisissons d’être comme nous sommes et de vivre ce que nous vivons. Et même
d’avoir eu les parents que nous avons eus. Puisque tout s’attire en ce
bas-monde peut-être avons nous participé à notre programmation. Date de mise à jour : 2008-04-07. |