11. Le mariage

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En 1950 je suis allée remplacer un comptable à la succursale de la Banque Provinciale à Drummondville. Marcel y était deuxième caissier et ses chances de promotion sur place étaient minces. Il racontait qu’un client venait régulièrement retirer son argent, il la comptait et la re-déposait satisfait de sa vérification.

 

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Marcel avait pris de l’expérience dans différents domaines : en boucherie, il avait tué des veaux et il savait dépecer un animal. Il était aussi employé pour récupérer la monnaie des "juke boxes" des environs. Tout jeune, il déplaçait les autos dans le garage où son père travaillait - après avoir abandonné sa ferme.  

Dès ma première soirée à Drummondville je me dirige vers le seul cinéma de la ville. J’y vois Marcel qui causait avec la vendeuse de billets. Il me salue et il m’apprend que c'est lui qui est responsable de la projection du film. Il prend sur lui de me laisser entrer sans payer et il propose que nous allions prendre un verre dans un club privé dont il était membre après le spectacle.

Nous nous sommes revus tous les soirs durant les deux mois qu’a duré mon séjour à Drummondville. J’habitais un petit studio et Marcel y arrêtait quelques heures - de 9 à 11 - avant de rentrer chez ses parents.

Sa routine était de s’attarder d’abord avec ses copains de bureau au resto-bar qui était voisin de la banque. Une routine qu’il a conservée après notre mariage.

Mon affectation suivante fut pour Lachute. La comptabilité de la banque ne balançait pas depuis des années et les inspections annuelles n’avaient fait que multiplier les erreurs en voulant les corriger. J’ai remis les livres en ordre.

Marcel est venu m’y visiter. Il avait loué une auto avec Maurice Milot un employé de la banque que j’aimais bien et qui a assisté à notre mariage - on le voit sur la photo plus bas. Je logeais à l’hôtel et je ne commençais ma journée que vers 10 heures du matin. J’étais très fière de mon expertise.

Malheureusement le poste d’équipe volante qui m’avait conduit jusqu’à Windsor Ontario a fini par être aboli : chaque succursale ne devait plus à l’avenir compter que sur elle-même. La banque m’a nommée assistant-gérant à la succursale de la rue Ogilvy, près de l’actuel métro Parc. 

Marcel est devenu un habitué du 4520 les fins de semaine. En décembre 1950 j’avais 22 ans et j’étais enceinte. Nous nous sommes fiancés à Noël mais nous avons du attendre au lundi de Pâques, 26 mars 1951 pour nous marier - l’Église ne célébrait pas de mariage durant le carême.

Marcel était arrivé la veille chez mes parents à Saint-Dominique et il était tellement grippé qu’un médecin est venu lui faire une injection. Il aura de ces grippes plusieurs hivers par la suite au point d’avoir à demander de nouveau le médecin. Sa santé s’est améliorée avec l’âge ; la chiropractie l’a de plus guéri de maux de tête et de dos.

Pour le mariage je portais un costume bleu pâle et un chapeau à voilette. Mon amie Rose m’a un peu servi de demoiselle d’honneur.



 

Mariage d’Hermine Cordeau et de Marcel Beauchemin le 26 mars 1951 lors de la réception au Grand Hôtel de Saint-Hyacinthe. Première rangée (de gauche à droite): Laure Adam (sœur de Blanche), Hermina Champigny-Adam (mère de Blanche), Marcel Beauchemin, Hermine Cordeau, André, Louise, Jacques. Deuxième rangée : Paul Beauchemin (frère de Marcel), Françoise, Claude Chicoine (copain de Fernande), Fernande, Blanche Adam, Lucien Cordeau, Lionel Deslandes (ami de la famille et organiste au mariage), Germain, Rose Boulianne-Lockhead (amie d’Hermine), Maurice Milot (ami de Marcel).

 

Mes sœurs ont d’emblée adopté Marcel. Les jeunes garçons étaient une denrée rare à Saint-Dominique et il était le premier beau-frère à entrer dans la famille : il y apportait une bouffée d’air frais. 

Marcel est un amuseur né, il ne manquait pas une occasion de faire son show. Je lui disais souvent qu’il pourrait faire carrière comme stand up comic.

Sa collection d’histoires drôles était impressionnante et Françoise qui a toujours aimé rire s’en régalait. On lui demandait de reprendre les plus amusantes, comme celle du bégayeux.

La photo montre Marcel âgé de 37 ans racontant une histoire chez Françoise à Noël. Louise me disait récemment qu’elle n’avait jamais autant ri depuis.

J’espérais que la sociabilité de Marcel serait contagieuse : elle n’a pas pris sur moi mais au moins nos enfants en ont profité. L’attirance qui nous pousse vers des personnes possédant les qualités qui nous manquent produit des couples "rock’n’roll" qui n'ont pas la stabilité des unions dans lesquelles les deux personnes s‘adonnent.

Marcel a obtenu son transfert de Drummondville à Montréal. Il a été caissier rue Saint-Jacques puis assistant-gérant à Ahuntsic avant d’obtenir la gérance de la Caisse Populaire Saint-Jacques. Mon ami Rose y travaillait et c'est par elle qu'on avait su que la Caisse cherchait un homme comme assistant-gérant. Monsieur Chénier n'était gérant qu'à temps partiel - un soir par semaine - car il travaillait à plein temps à Hydro-Québec.

La Caisse était située au sous-sol du presbytère de l’église Saint-Jacques. Elle n’était alors tenue que par deux femmes. Marcel n’aura pas la vie facile avec deux employées féminines d’expérience dans le bureau : elles ont toutes deux quitté assez rapidement.

Nous avons d’abord habité quelques mois en chambre au 1463 rue de Maisonneuve est. Un petit deux ronds électriques nous servait à cuisiner. Il n’y avait pas de lavabo dans la chambre ; la vaisselle était lavée dans la salle de bain qui était commune.

Les loyers étaient si rares à Montréal que les locataires sous-louaient leur logis avant de le quitter. Ils nous obligeaient ainsi, soit à acheter des vieux meubles, soit à payer pour la clé. Nous avons déboursé 400 $ pour des vieux meubles. La somme était exorbitante car Marcel gagnait peut-être 30 $ par semaine. Nous avons ainsi obtenu le bail d’un 3e étage sans salle de bain.

Nous ne disposions que d’une petite toilette et nous devions même y entrer à reculons tellement c’était petit. Les punaises et les coquerelles avaient tout envahi. Pour les punaises nous avons fait fumiger les matelas au coût de 5 $. On a exterminé les coquerelles et on a retapissé : la vieille tapisserie décollait de partout - mais on ne s’est pas soucié de repeindre. Peu après notre installation Marcel a gagné 100 $ dans une loterie au bureau : on s’est défait de la vieille glacière et on s’est acheté un réfrigérateur neuf. 

Notre logis était très éclairé car il était situé sur un coin de rue - coin nord-ouest de Sainte-Catherine et de Davidson. Nous avions un petit balcon en avant et une grande galerie en arrière qui desservait aussi le logement voisin qui était occupé par la famille Arcand, des gens aimables avec qui nous causions assis sur les marches de l’escalier extérieur. L’illustration montre le magasin Archambault.

 

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Madame Arcand avait des sœurs qui étaient sourdes de naissance ; elles se parlaient par signes. Son mari travaillait aux raffineries de Montréal-Est ; il aimait jouer au billard et Marcel se joignait à lui à l’occasion.

Mes sœurs ont été de la première génération à mener de front leur rôle de mère et leur vie professionnelle. Pour moi la banque n’aurait jamais pu m’offrir mieux qu’un poste d’assistante et ça ne me convenait pas. Même un poste de gérant ne m’aurait pas retenue.

Je me voyais plutôt travaillant à mon compte - comme aubergiste possiblement. Finalement c’est un peu ce que je vivrai avec nos sept enfants. J’avais même peut-on dire une clientèle stable. Marcel me voyait peut-être aussi comme aubergiste quand il me présentait aux administrateurs de la Caisse comme étant la mère de ses enfants plutôt que comme sa femme ; c’était fait avec humour style 1950 mais ça dénotait tout de même un malaise dans nos relations.

Marcel n’arrivait pas non plus à utiliser mon prénom : comme beaucoup de maris de l’époque il m’appelait "maman" et il se disait le plus vieux de mes enfants. On peut voir par la difficulté qu’ont aussi les enfants à s’adresser à leurs parents par leurs prénoms qu’il s’agit ici de quelque chose de plus profond que d’un simple témoignage de respect ; cela pourrait fort bien relever de vieux tabous sexuels - de ceux qui comme le tabou de l’inceste remonte jusqu’au début de la civilisation.

Le rôle de mère n’en était pas un pour lequel je m’étais sentie une prédisposition naturelle. Génétiquement, ni mes grand’mères ni ma mère n’étaient des femmes chaleureuses. Par contre je suis assez attentive aux besoins des autres.

À ce chapitre il serait préférable que je sache m’occuper un peu mieux de mes propres besoins. Je cède trop volontiers ma place. Il en résulte évidemment chez moi un état de frustration plus ou moins latent. Ce pourrait être la raison de la tension que je ressens au niveau des dernières côtes : elles restent surélevées comme si je bloquais ma respiration. Je suis gelée dans une position inconfortable comme si la peur d’agir et de m’affirmer m’y retenait.

Il semble que nous naissons tous avec des carences qu'il est difficile de corriger. Je me retrouve à l’âge de 70 ans telle que j’étais dans ma jeunesse, tâchant de me débrouiller toute seule en demandant le moins possible. Un peu sauvage aussi car je crains qu’on me demande plus que je suis capable de donner. Ne sachant pas négocier, je préfère m’isoler.

Je crois en fin de compte que nous choisissons d’être comme nous sommes et de vivre ce que nous vivons. Et même d’avoir eu les parents que nous avons eus. Puisque tout s’attire en ce bas-monde peut-être avons nous participé à notre programmation.  

Date de mise à jour : 2008-04-07.